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Un calomniateur talentueux est capable en une ou deux phrases de littéralement souiller en toute invisibilité celui dont il parle tout en produisant l’impression d’une droiture morale et intellectuelle sans faille. Comme pour toute contrefaçon, le génie du faussaire se mesure au degré d’apparence de vérité qu’il produit. En revanche celui qui doit redresser une calomnie se trouve, de fait, placé dans la situation d’un accusé, d’un coupable. Pour redresser une calomnie de trois lignes, il faut trois pages, au moins… et lorsque les trois pages sont rédigées elles sont la plupart du temps jugées à l’aune du calomniateur. On leur prête un a priori de mensonge et de fausseté.

La citation qui fait l’objet de cet article est tirée du dialogue inventé de toutes pièces par Grégoire Perra dans son article « Une emprise et un endoctrinement presque indétectable (1)», que j’évoque en détail dans l’article et la vidéo intitulés « Le faux témoignage presque indétectable de Grégoire Perra ».

Perra s’adressant dans ce dialogue, à son ancien camarade (virtuel): « … R Steiner, dans ses écrits (en particulier un cycle de conférences fait en hollande en 1924), ne cesse d’établir un parallèle entre la sexualité et la connaissance ; Pour te résumer ses propos, l’acte de connaître et l’acte sexuel procéderaient selon lui, de la même énergie originelle ; Mais tu te rends compte que cela veut dire qu’enseigner et faire l’amour, c’était un peu la même chose pour Steiner ?! »

De l’exactitude des sources…

En « spécialiste » de l’Anthroposophie Perra donne ici l’impression de s’appuyer rigoureusement sur la pensée de Steiner et de référencer scrupuleusement ses sources. Il n’en est rien.

Perra sait pertinemment qu’absolument aucun de ses lecteurs ne prendra la peine d’aller se procurer des ouvrages aussi marginaux, éventuellement non traduits, puis de chercher dans des cycles de conférences quelques citations éparses au milieu de centaines de pages. Absolument personne. Mais il sait que parmi ses lecteurs réguliers, tout le monde le croira honnête. Absolument tout le monde.

Qu’en est-il ?

Il existe deux cycles de conférences de Steiner faits en Hollande en 1924. Nous n’avons rien trouvé dans ces deux cycles qui ressemble de près ou de loin à ce qu’avance G Perra. Rien !

L’affirmation plus large selon laquelle « R Steiner, dans ses écrits…, ne cesse d’établir un parallèle entre la sexualité et la connaissance » laisse entendre qu’il s’agit là d’un thème récurrent et fondamental chez Steiner. Nul, parmi un certain nombre de « connaisseurs » n’arrive à mettre la main sur les nombreuses sources de Perra ! S’agirait-il d’un thème omniprésent « presqu’indétectable » ?

M Perra ne fournira sans doute pas à ses lecteurs, le matériel textuel (intact) leur permettant de vérifier par eux-mêmes s’il dit vrai ou faux, mais il leur fournira à la place, sans doute, sa garantie morale d’authenticité. Cela devrait suffire.

… et du respect de la pensée de l’auteur

Même si nous n’avons pas trouvé chez Steiner ce dont « il ne cesse d’établir un parallèle », à savoir cette identité de nature entre les forces de connaissances et les forces sexuelles, admettons, dans le bénéfice du doute, que ce dernier l’ait réellement évoquée, ce qui est, après tout, possible. Et ce n’est d’ailleurs pas maintenant l’essentiel. Il s’agit ici d’attirer l’attention sur le processus de distorsion et d’inversion des citations effectué par G Perra, lequel commence par un faux référencement, qui se poursuit par la fausse affirmation d’un soi-disant thème récurant chez Steiner, tout cela dans le but de faire accroire à ses lecteurs qu’une sexualité trouble traverse l’œuvre de Steiner.

Mais ce n’est là encore que le hors-d’œuvre de la calomnie. Perra souhaite utiliser une affirmation (supposée de Steiner) à une fin très précise. Et pour y parvenir, il va opérer un glissement conceptuel assez remarquable et« presque indétectables » :

En effet, le fait qu’une force ou une énergie originelle puisse donner naissance à des manifestations différentes n’autorise en aucun cas à identifier le contenu et la nature de ces manifestations : si quelqu’un affirme que l’acte de poignarder procède de la même force musculaire (originelle) que l’acte de sculpter, cela n’implique en aucun cas qu’il identifie le fait de poignarder et celui de sculpter !

Or c’est précisément à cette association illégitime que Perra veut conduire son lecteur lorsqu’il prétend résumer les propos de Steiner en vue d’une déduction précise  (je le cite encore afin que le lien conceptuel soit bien clair): « … l’acte de connaître et l’acte sexuel procéderaient selon lui (Steiner), de la même énergie originelle» Perra en déduitdans la deuxième partie de la phrase : « …mais tu te rends compte que cela veut dire qu’enseigner et faire l’amour, c’était un peu la même chose pour Steiner ?! »

Que le lecteur prenne la peine de s’arrêter quelque peu sur la nature de la relation conceptuelle que G Perra vient de poser.

Il suffit de le paraphraser en changeant simplement les deux verbes, pour que l’énormité apparaisse : je vais donc reproduire exactement la même phrase de G Perra mais en remplaçant « l’acte de connaître » par « l’acte de poignarder » et « l’acte sexuel » par « l’acte pictural » : Voila ce que cela donne : « …Pour te résumer ses propos (ceux de Steiner), l’acte de connaître poignarder et l’acte sexuel pictural procéderaient selon lui, de la même énergie originelle ; Mais tu te rends compte que cela veut dire qu’enseigner et faire l’amour, que poignarder et peindre, c’était un peu la même chose pour Steiner ?! »

Il est tout à fait prodigieux de s’apercevoir qu’une telle conclusion résulte d’un lien conceptuel, non seulement dépourvu de toute logique mais qu’il est conduit par une bien sinistre intention!

Mais lorsque l’on examine encore de plus près les propos de G Perra, la leçon de calomnie se hisse au niveau du grand art, et même un art du détail : qui, en effet, aura remarqué ce presqu’imperceptible glissement sémantique qu’opère G Perra lorsque ce dernier parle d’abord d’un parallèle entre « l’acte de connaître et l’acte sexuel » et remplace juste après, incognito, le terme « connaître » par celui « d’enseigner » …

Il dit en effet textuellement que selon Steiner « l’acte de connaître et l’acte sexuel procéderaient … de la même énergie originelle » et il enchaine en écrivant « que cela veut dire qu’enseigner et faire l’amour, c’était un peu la même chose pour Steiner ?! »!!! Il substitue le terme enseigner à celui de connaître !

La démarche de connaissance et l’acte d’enseigner sont pourtant bien distincts, les chercheurs/enseignants le savent bien. Pourquoi changer les termes en passant de « connaître » à « enseigner » ?! Ne serait-ce pas pour conduire son lecteur quelque part… Identifier « connaître » et « faire l’amour », c’est déjà une contrevérité qui mérite un podium d’ignominie, mais… ce n’est pas encore assez productif du point de vue de l’effet à produire ! Tandis-que de prêter à Steiner un lien structurel entre l’acte d’ « enseigner » et celui de « faire l’amour »  nous mène déjà beaucoup plus près de la pédagogie Steiner…

Un glissement sémantique aussi invisible que talentueux! C’est à se demander si M Perra, mené qu’il est par son intense préoccupation de vérité, s’est lui-même aperçu de cette bien curieuse substitution !

Du fait que G Perra répand partout l’idée que « les adeptes » font tout ce que le maître a dit et mis en place, il laisse le lecteur effectuer les liens qui en découlent !

Ainsi donc, ces enseignants/adeptes, quand ils entrent dans une salle de classe, face à ces charmants bambins pour enseigner… répugnants ces anthroposophes, non ?

Plus on se penche sur la déduction de G Perra, plus on est admiratif par le soin artistique qu’il apporte à sa calomnie. Il ne se contente pas d’un mensonge sec et factuel en identifiant seulement enseigner et faire l’amour ! Non, il fait précéder son affirmation par un jaillissement d’indignation morale « Mais tu te rends compte que cela veut dire qu’enseigner et faire l’amour, c’était un peu la même chose pour Steiner ?! » Conclue-t-il enfin !

Chapeau bas à M Perra, c’est du grand art !

D’ailleurs pourquoi se gênerait-il puisqu’on le croit sur parole !?

Petite réhabilitation conceptuelle

En ce qui me concerne et d’après mes lectures « anthroposophiques » je ne puis admettre qu’un seul type de relation possible établi par Steiner concernant l’origine de l’acte de connaissance et la sexualité. Du point de vue de la pensée de Steiner ce type de relation ne saurait se situer sur un autre plan que sur une analogie entre des forces à l’œuvre dans l’édification du cerveau et des organes reproducteurs. Sous toute réserve bien sûr que G Perra fournisse ces nombreux passages montrant que Steiner « ne cesse d’établir » une telle relation. Mais en attendant sa documentation qui pourrait prendre un certain temps, il me semble tout à fait à exclure que Steiner ait pu établir une identité de nature entre l’acte de connaissance et l’acte sexuel. Quant à la question de la confusion entre l’acte d’enseigner et la sexualité, il me semblerait plus pertinent de chercher dans la biographie de G Perra plutôt que dans l’œuvre de Steiner pour trouver à ce genre de rapprochement quelque trace de réalité.

Steiner quant à lui a clairement posé une polarité entre l’activité pure de connaissance et l’activité sexuelle. Dans son ouvrage « la philosophie la liberté », Steiner, à tort ou à raison, ce n’est pas le propos, établit même une sorte « d’incompatibilité de nature » entre les deux activités, l’une procédant de la pure pensée, l’autre procédant du pur instinct. Perra produit ici une inversion conceptuelle assez remarquable.

Voila donc comment M Perra parvient à répandre des idées répugnantes qui n’ont jamais eu la moindre existence ni dans la tête de Steiner, ni dans celle d’aucun professeur Waldorf, ou presque…

L’emboitement des mensonges

Le lecteur faussement informé et peu enclin à remettre en question les « témoignages » de M Perra, éprouvera sans doute une certaine nausée lorsqu’en absorbant de telles « vérités », il s’imaginera ces enseignants « adeptes » ayant sous leur responsabilité l’éducation de jeunes enfants, n’ayant pour unique objectif que de les endoctriner à leurs délires anthroposophiques tout en macérant dans des pulsions malsaines, et pour qui l’acte d’enseigner est très mitoyen de l’acte sexuel !

Car c’est effectivement à donner la nausée !

Il n’est pas étonnant qu’un sentiment de violente répulsion se construise par addition de mensonges de sorte que chaque nouvelle révélation répugnante, est absorbée tout naturellement comme quelque chose qui va de soi.

A titre d’exemple, dans sa récente conférence sur la médecine anthroposophique, Perra glisse au passage :  « Je ne sais pas exactement ce que sont les pratiques personnelles des fermiers biodynamistes et de leurs épouses lors des semailles, mais une chose est sûre : connaissant le discours des anthroposophes sur les forces spirituelles liées à la sexualité, je ne mangerai plus jamais de tomates, ni d’aucun produit de leur récoltes ! ».

Répugnant n’est-ce pas lorsque l’on s’imagine, en passant devant un innocent stand de légumes biodynamiques, ce que ces gens ont pu faire…

M Perra est-il convaincu de ce qu’il raconte ? Croie-t-il dur comme fer que pour Steiner enseigner et faire l’amour c’était un peu la même chose ?

Quant au lecteur de M Perra se demandera-t-il si tout cela correspond à la réalité ?


Toutes les citations de cet article sont extraites de ce texte publié dans le blog de l’intéressé le 31/08/2012